Jeannot Lapin
À peine âgé de neuf ans, le garçon avait saisi toute la subtilité du mythe de la petite souris. Une dent glissée sous l’oreiller, une surprise au réveil. L’échange simple était satisfaisant. Mais assez rapidement, il se heurta aux limites biologiques de sa dentition.
La maman, accaparée par ses quatre rejetons, les repas à préparer, la maison, le jardin, les amis, les frasques du chien… manquait parfois de vigilance. Dans un tiroir de sa table de nuit, elle conservait les dents de lait de ses petits dans un minuscule écrin à bijoux. Pour l’enfant fouineur (ils le sont tous), la boîte renfermait une manne des plus désirables. Peu de temps après sa découverte — il lui fallut tout de même attendre quelques jours pour se mettre au clair avec sa conscience, puisqu’il recevait une éducation basée sur de solides principes —, il préleva furtivement une première dent, perdue des mois plus tôt. Peut-être que c’était l’une des siennes, ou pas, c’était sans importance, elles étaient toutes identiques. La magie de la petite souris opéra dès le lendemain matin.
L’opération parfaite se réitéra une fois, puis deux, puis trois. Le manège aurait pu durer, mais le garçon semblait désormais perdre plus de dents qu’une bouche ne pouvait en contenir.
Inspectant le contenu de sa petite boîte, la mère comprit la supercherie. Amusée par l’ingéniosité de son fils, elle se contenta de déplaçer l’écrin en lieu sûr. La source était tarie et l’enfant se retrouva privé de son petit commerce.
On n’en parla pas : un accord tacite de silence s’était installé.
Un jour, il entra dans la cuisine où sa maman préparait un civet de lapin. La tête de l’animal gisait sur le plan de travail auquel elle tournait le dos. Apercevant les incisives bien aiguisées, l’enfant comprit rapidement l’opportunité. Il s’en empara, gagna le garage et dénicha une pince dans la boîte à outils. La tête qu’il tenait à main nue était froide, répugnante, et l’oeil fixe du lapin semblait le surveiller… Déterminé, il parvint à extraire une petite dent, sans la casser. Il revint à pas de loup, dissimula la tête édentée sous un tas d’épluchures au fond de la poubelle. Elle n’y verrait que du feu.
— Maman, maman ! J’ai perdu ma dent. Tu sais, celle qui n’arrêtait pas de bouger, je te l’avais dit, hier.
— Mon Jeannot, tu dois être soulagé, j’espère que tu n’as pas trop tiré dessus. Glisse-la sous ton oreiller. La petite souris passera si tu as été bien sage.
Le piège avait fonctionné. Le lendemain au réveil, l’enfant déballa avec fébrilité le petit paquet déposé sous son oreiller : une magnifique carotte !
La maligne petite souris n’avait pas failli. Quant à l’incisive léporine, elle avait discrètement rejoint les dents de lait au fond de l’écrin à bijoux — la mère et l’enfant n’en reparlèrent que des années plus tard.
Anne Chicoteau / 09.2026
